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Requiem pour les cocus

Notre autrice du jour, qui souhaite simplement apparaître sous le pseudonyme de Madame Plume, nous propose de lire et commenter quelques unes de ses nouvelles en cours d’écriture, en vue de constituer un recueil, dont le thème sera « Cocu ? Non ? OK, mais jusqu’à quand ?« 

Nous vous livrons ici la première des nouvelles, lue en comité des lecteurs.

1 – John – un BG (beau gosse) cocu

John, 30 ans. Voilà ce qui est écrit sur mon profil Tinder. Deux photos dans un style différent : une où j’ai l’air d’avoir 12 ans et une où je fais baroudeur de 35 ans. C’est tout. Et ça like. Pas tous les jours et pas toujours de joli, mais ça like suffisamment pour maintenir mon égo à un niveau supportable pendant ma période de célibat. Et depuis 18 mois, c’est le même rituel. Je like, elles like, on match, on s’échange des généralités. Et puis, si je n’ai rien à faire le samedi soir ou que j’ai une envie pressante, je donne mon numéro. Oui, parce que les filles « honorables » d’aujourd’hui ne donnent plus leur numéro comme ça. En revanche, elles n’ont aucune retenue, une fois le mien en poche. Quelques messages Whatsapp plus tard, un verre, on couche ou pas, un deuxième verre, on couche. On arrête. On supprime. On bloque. On swipe. Ou on switch, peu importe le terme, vous avez saisi l’idée. Un rituel qui ne dure généralement pas plus de 3 semaines et c’est très bien. Autrement, elles risquent de s’attacher. Et moi, je n’en ai pas envie. Désolé, Mesdames, mais c’est comme ça.

Il faut dire qu’elles m’en ont bien fait baver, les bonnes femmes. Tout a commencé quand une m’a fait cocu. Moi. Vous vous rendez compte ? Alors que je n’en ai pas le profil. Du tout (cf. premier paragraphe). Et pourtant…

Le début était plutôt prometteur. Une jolie rencontre dans le métro, nos regards se sont croisés, elle cherchait son chemin, je le lui indiquais, on s’est appelé, on a zappé le verre, on a passé une nuit de folie. Ont suivi des mois de bonheur absolu, la fête, les voyages, mes économies qui s’allégeaient (elle n’en avait pas), mais je m’en fichais, je suis un amoureux généreux.

Et puis, tout s’est arrêté. Elle est devenue déprimée. La cause : la perte du fruit de notre première nuit de passion. Un petit être qui avait profité de notre insouciance et avait décidé de loger chez elle. La perte n’était pas spontanée, mais provoquée, réfléchie et consentie, ce qui ne la rendais pas moins difficile à vivre. La patience, l’empathie et une pointe de culpabilité m’ont fait tenir pendant les quelques mois d’abstinence. Jusqu’à ce petit matin où elle est rentrée défoncée et l’air coupable. Je l’ai interrogée en toute bienveillance, et elle a avoué. Elle se tapais mon collègue. La s…! J’aurais pu la virer de chez moi, mais en bon propriétaire, je lui a laissé un mois pour quitter les lieux. Un mois pour préparer ma vengeance. La douce vengeance en deux étapes :

1 – Détruire son amant, mon « ami », mon collègue.

Chacun a des faiblesses et la sienne, c’était bien de travailler avec moi. Il n’a pas de chance, je suis plutôt bien monté au niveau du cerveau (pas que, Mesdames!). Alors, je me suis bien amusé. J’ai profité pour réaliser toutes les vacheries possibles et imaginables, et ce avec une efficacité hors pair : annulation d’hôtel pour un déplacement professionnel, diffusion de photos de son sexe [Mon ex prenait en photo tout, jusqu’au moindre petit détail. Et croyez moi bien, il était vraiment petit son détail.] sur le chat professionnel [Règle N°1 de la vie au travail : verrouiller votre ordinateur si vous avez rendu cocu votre collègue de bureau. ], mail au PDG pour lui demander son salaire et critiquer ses choix stratégiques [Cf. Règle N°1] , etc. Le résultat, le traître a perdu toute crédibilité et son avenir dans la boîte était clairement tracé : le placard ou la porte. Et comme il n’avait pas 30 ans et qu’il lui restait un peu de dignité, il a choisi la deuxième option.

2 – Séduire sa copine à lui.

Une affaire plutôt fastoche. Sa copine était une collègue, ma subordonnée, plus précisément. En tant que jeune chef dynamique et brillant, elle me considérait avec une pointe d’admiration. J’en ai profité pour déployer mon charme et lui montrer que derrière le collègue se cachait un homme un vrai. Enfin, les confidences que je lui ai faites concernant notre cocuage respectif ont créé la complicité nécessaire pour franchir les barrières amicales. Elle a naturellement mis l’autre à la porte et est tombée droit dans mes bras.

J’ai débuté donc ma vie de post-cocu avec une conquête. Sauf que la victoire s’est relevée plutôt amère. Cette fille m’a fait payer tout le mal que j’ai pu faire à son ex-petit copain et probablement à la gent féminine en général.

Elle n’était pas machiavélique. Elle était juste privée d’humour. Totalement. La moindre blagounette était reprise, analysée, décortiquée et interprétée sous l’angle le plus vexant pour elle. Exemple : vous faites une blague classique sur les blondes. Elle se vexe. Même si elle est brune. Vous faites une blague sur les brunes, elle se vexe, car elle est brune. Vous faites une blague sur un homme, elle se vexe, car elle n’est pas concernée par la blague et qu’elle se revendique objet mondial de la blague. Vous décidez de faire une blague sur elle, vous êtes soumis à un silence glacial de trois semaines minimum.

Rapidement, nos journées étaient rythmées par les petites bouderies, les gros clashs et les engueulades ordinaires. Et même si je décidais d’arranger les choses avec un peu d’humour, ça ne marchait pas. Forcément, elle n’en avait pas.

Mais je m’y accrochais. Je suis compétiteur dans l’âme, et je ne lâche pas facilement mes trophées.

Et j’ai lutté… jusqu’à la scène de l’épilateur. Oui, oui, vous avez bien entendu. Ma dernière relation durable a été brisée à coup d’épilateur électrique enragé.

Pourtant, ce weekend-là, nous avions la ferme intention de remettre du piment dans notre relation. Pour cela, j’avais sorti les gros moyens : réservation dans un relais château, balade en amoureux dans un cadre magique, tout orchestré par l’homme très organisé que je suis (quand j’en ai envie).

Mais dès notre arrivée dans le fameux établissement, l’épilateur m’a mis des bâtons dans les roues. Et voici les détails.

Ma copine de l’époque, fortement complexée par sa pilosité (je l’appelais mon petit ourson), avait investi dans un épilateur dernière génération hors de prix. Elle passait pratiquement une heure chaque matin en sa compagnie, alors que j’avais des activités nettement plus excitantes à lui proposer. Et ce, pour guetter l’apparition du moindre poil sur ses jolies gambettes. L’engin la (nous) suivait partout : en vacances, chez les parents, en déplacement, c’était son (notre) toutou électrique. Comme toute relation fusionnelle, l’attachement de ma petite amie pour son engin provoquait une crainte permanente que quelqu’un le lui « vole » ou le lui « abîme ».

Ce weekend-là, j’avais omis de tenir compte de ce détail dans notre programme pour la journée. Ainsi, en arrivant à l’hôtel, tôt le matin, on nous a naturellement proposé de garder nos valises jusqu’à ce que notre chambre soit prête. Et là, ce fut le drame. Impossible de convaincre ma belle que son épilateur ne craignait pas grand-chose dans la bagagerie d’un hôtel 4 étoiles. Quand elle a continué à me gueuler dessus alors que je venais de lui proposer de le prendre dans ma poche pour qu’on aille se promener avec, j’ai su que c’était fini. Le lundi suivant j’ai déménagé.

Il y a des challenges qui ne méritent pas d’être relevés. Et les filles à épilateur en font partie.

Mes conseils de cocu :

  • ne jamais draguer dans le métro ;
  • laisser tomber la vengeance, elle en vaut rarement la chandelle (vous risquez de vous la prendre dans la tronche) ;
  • fuir les complexes encombrants.

Sur ce, je vous laisse. J’ai un match. Madame Plume, séparée (mais pas divorcée), maman de triplets en bas âge. Même pas peur, j’écris. Ça pourrait marcher… peut-être.