La Cité des Réponses

La Cité des Réponses

Voici un extrait du roman «  La Cité des Réponses » de Marien Marcheschi, présenté au comité des lecteurs.

1) Le journal de Baldéric

Quelque part sur Madéa, un homme se promenait sur la plage de son île, admirant les premiers rayons de l’aube sur l’océan.

Il vivait sur Sédonia, une île parmi les milliers qui constituaient l’Archipel du Cœur Brisé. Les flammes des lampadaires éclairaient encore les rues d’un charmant petit village aux habitations de briques ne dépassant pas les trois étages, et aux rues pavées à peine assez grandes pour laisser passer les charrettes et les carrosses.

Qui était cet inconnu ? À vrai dire, personne d’important. Il s’agissait un modeste libraire appelé Alside. Vous ne le remarqueriez pas dans la rue s’il vous croisait, car tout chez lui était banal. La peau pâle sans teint, ni petit ni grand, ni gros ni chétif, ni beau ni laid. Ses cheveux étaient noirs et peu soignés, car il ne prenait pas spécialement soin de son apparence. La seule chose dans l’anatomie d’Alside qui attirait l’attention, c’était ses yeux gris comme l’eau d’une rivière, et pleins de douceur. Des yeux intelligents qui inspiraient confiance.

Alside adorait marcher pieds nus dans le sable et s’assoir pour voir se lever Oro, l’étoile autour de laquelle gravitait Madéa, et qui par sa lumière apportait la vie. Le libraire avait passé les 35 années de sa vie sur sa petite île paisible, et jamais il ne se lassait de ce spectacle.

Ce rituel lui apportait un grand plaisir… et aussi une certaine mélancolie. Sédonia était une belle île, mais il avait conscience que des paysages plus resplendissants existaient à travers Madéa. Étant libraire, Alside avait à sa disposition des dizaines de manuels géographiques, et connaissait bien les îles indénombrables de l’Archipel du Cœur Brisé, sans parler des trois gigantesques continents qui l’entouraient : l’Azurique, la Célésie et la Pyrkadie.

À l’époque d’Alside, on explorait encore les océans à bord des galions filant au gré du vent, et la carte du monde était loin d’être complète. La richesse de Madéa le faisait rêver, mais il n’avait aucune intention, ni aucune raison de quitter Sédonia.

Tandis qu’Oro se reflétait sur l’océan clair, Alside se coucha dans le sable frais. Il resta étendu ainsi de longues minutes. Rien ne l’apaisait plus que de regarder les nuages avancer lentement. Mais quelque chose d’autre passa au-dessus de lui.

Trois hommes volaient dans le ciel.

Sans ailes, sans machines, sans rien. Ils nageaient avec vitesse et élégance parmi les nuages.

— Bonjour ! cria l’un d’eux à Alside.

Le libraire se releva et marcha vers sa ville sans les quitter des yeux. Depuis tout petit, il adorait voir des gens se promener dans les airs. Cela n’avait pourtant rien d’impressionnant : beaucoup de personnes dans son monde savaient voler. Celles qui naissaient avec ce don, en tout cas.

Car voyez-vous, sur Madéa, chaque personne était dotée d’un pouvoir spécial, que l’on appelait les Talents.

Ces facultés se manifestaient sous formes diverses. Certains humains naissaient avec la capacité de déplacer les objets par la pensée, de contrôler la foudre, ou de détruire des montagnes. D’autres avaient des dons plus modestes, comme allonger les cheveux, bouillir de l’eau ou simplement faire disparaître la saleté (ce qui, dans la vie courante, était bien plus utile que détruire des montagnes). Il était aussi important de savoir que chaque Talent avait plusieurs facettes. Utilisé avec imagination, même le pouvoir le plus ridicule offrait des possibilités inattendues. Inversement, beaucoup de gens naissaient avec des dons si puissants qu’ils mettaient leur entourage en danger. Les Talents étaient une loterie, mais on ne savait pas toujours qui gagnait et qui perdait.

Nombre de chercheurs à travers les âges avaient tenté de découvrir l’origine de ces pouvoirs. Ils trouvaient des explications diverses, mais jamais sûres à cent pour cent. Certains avançaient que les Talents étaient conférés par l’évolution, d’autres par des forces supérieures. Certains disaient que ces pouvoirs étaient définis par les gênes et le lieu de naissance, d’autres par les expériences de la vie. L’éternel débat de la nature et de la culture. Une seule chose était sûre : tout le monde en avait un.

La plupart des sociétés sur Madéa tournaient autour des Talents qui, une fois maîtrisés, permettaient aux gens de faire carrière. En l’occurrence, le trio qui volait au-dessus de Sédonia était un groupe de facteurs. Quand Alside marcha dans la rue, il salua plusieurs citoyens également au travail.

La fleuriste, qui faisait pousser des plantes magnifiques en quelques secondes.

Le tavernier, qui transformait l’eau en vin, ou en bière.

Le bijoutier, qui connaissait immédiatement l’origine et la valeur des rochers.

Le coiffeur, qui contrôlait mentalement le papier. (Ça ne lui servait à rien vis-à-vis de son métier, mais il adorait collectionner les timbres).

Dans un monde où chacun avait un don particulier, ce n’était pas facile d’être banal, et pourtant, Alside avait réussi cet exploit. C’était une espèce rare, les gens ordinaires comme lui. Et puisque cela faisait partie de la norme, le libraire avait lui-même un pouvoir.

Il le mit d’ailleurs en action quand, en chemin vers sa boutique, il remarqua deux étrangers qui discutaient dans leur dialecte natal. C’était un couple d’Azuricains, reconnaissables à leurs cheveux blonds et leurs yeux bleus. Alside se permit de les écouter discrètement. Et plus ils parlaient, plus il avait l’impression de comprendre ce qu’ils disaient.

Je te dis qu’on s’est trompé d’île ! s’énervait la femme.

À qui la faute ? Tu as perdu la carte ! rétorquait le mari.

Après hésitation, Alside finit par aller vers le couple et leur demanda :

Puis-je vous aider ?

Le libraire venait de parler leur langue. Ce qui ne manqua pas de surprendre les Azuricains.

Ah, enfin quelqu’un que l’on comprend ! s’exclama le mari satisfait. Ma femme et moi cherchions l’île de Polajia, mais on a dû faire un mauvais détour.

Ici, vous êtes sur Sédonia, expliqua Alside. À votre place, j’irais à la mairie. Ils ont une carte de l’Archipel du Cœur Brisé. Ça vous aidera à retrouver votre chemin.

Les voyageurs partirent en le remerciant et le félicitant pour sa maîtrise parfaite de leur langue. En vérité, Alside venait seulement de l’apprendre, grâce à son Talent.

Il avait en effet le pouvoir de communiquer avec n’importe qui : en entendant un dialecte quelques instants, il l’apprenait instinctivement. Toutefois, s’il ne parlait pas cette langue assez souvent, il finissait par l’oublier. De plus, le don d’Alside ne se limitait pas à cela. Il avait l’impression, au-delà de la langue, de comprendre les gens eux-mêmes. De les voir pour ce qu’ils étaient, et de leur parler de la façon la plus appropriée possible. En clair, il savait s’adapter aux gens.

Avec un tel don, il aurait pu devenir interprète ou traducteur, mais Alside n’avait qu’une seule passion : les livres. C’était d’ailleurs en lisant des ouvrages en langues étrangères qu’il avait découvert son pouvoir.

Il était temps pour le libraire de commencer une nouvelle journée. Alside se rendit à sa boutique, une petite maison rouge avec deux vitrines exposant les livres les plus récents. Tout le monde trouvait sa librairie charmante : petite et rustique, mais chaleureuse et colorée, avec des étagères qui contenaient de quoi intéresser n’importe quel client. Il tourna le panneau sur la vitrine pour indiquer « OUVERT » et salua les premières personnes qui entraient.

Son pouvoir de communication était très utile dans son métier de vendeur. Pour chaque client qu’il recevait, Alside prenait le temps de les observer, et même de leur parler un peu, afin de deviner quel genre de livres pourrait les intéresser. Il arrivait ainsi à vendre beaucoup d’ouvrages en un seul jour.

Et accessoirement, il aimait rendre ses clients heureux.

— Que cherchez-vous ? demanda poliment le libraire à un homme perdu dans les rayons.

— Un livre de cuisine, répondit le client. Ma femme est chez sa mère, et comme ça fait longtemps que je n’ai pas tenu une casserole… — J’ai ce qu’il vous faut.

Alside lui conseilla un livre de recettes simples avec peu d’ingrédients. Il alla ensuite vers un homme à l’air triste et fatigué, et lui proposa une comédie qui, il l’espérait, aiderait son client à se coucher avec le sourire.

— Bonjour, dit une femme en toge violette accompagnée d’un enfant. Je cherche un livre pour mon fils ?

— Très bien, voyons ce qui lui plairait au rayon jeunesse, dit Alside jovial, en les guidant.

Il discuta un peu avec l’enfant pour savoir ce qu’il aimait lire. Le petit avait le Talent de voler, et s’envolait d’ailleurs si souvent vers les étagères que sa mère devait toujours le ramener au sol.

— Arrête, bon sang, s’impatientait-elle.

Son fils riait insouciant. Il fallait lui apprendre à voler plus prudemment. Alside proposa Petite plume, un livre de jeunesse enseignant aux enfants, avec des mots simples, à ne pas utiliser leurs pouvoirs de manières trop dangereuses. La mère adora l’idée. — Si ça lui plait, il y a toute une collection, dit le libraire tandis qu’ils sortaient.

— Merci, dit la femme reconnaissante. J’espère que ça va l’instruire… Chéri, ça suffit !

À peine dehors, l’enfant voulait encore s’envoler, et sa mère l’attrapa juste à temps par le pied. Elle tira, mais le bambin refusait de redescendre tant il s’amusait, obligeant sa mère à le diriger comme un ballon. D’abord agacée, elle finit par échanger un sourire amusé avec Alside, puis le salua.

Et ainsi de suite, il vendit le plus de livres possible.

Cette journée, comme toutes les autres, passa très vite. Oro était déjà couché, et la lune Naata brillait à sa place dans le ciel d’encre.

Satisfait de son travail, Alside s’apprêtait à fermer la boutique à présent vide de clients et plus pauvre en livres. Il allait pouvoir manger un petit repas, savourer un de ses nombreux ouvrages allongé dans son lit, s’endormir, se lever assez tôt pour admirer l’aube sur la plage, et commencer une journée exactement comme la précédente.

C’était ce qu’il faisait chaque jour depuis des années.

Il fallait avouer que malgré sa faculté à communiquer avec les autres, Alside était quelqu’un de très solitaire. Il avait peut-être confiance en lui entre les murs de sa boutique, parmi les livres, mais ailleurs, c’était un homme introverti et mal à l’aise en société.

Célibataire et sans enfants, le libraire n’avait pas de famille sur Sédonia, et pas d’amis dignes de ce nom. Néanmoins, l’île était si petite que presque tous les habitants se connaissaient au moins de vue. Il s’entendait donc bien avec ses concitoyens, qui adoraient explorer sa boutique.

Satisfaire ses clients lui suffisait comme relation humaine. Il était heureux ainsi.

Et pourtant… au fond de lui, il rêvait de voyager. De découvrir Madéa autrement que dans les pages d’un livre. Il enviait un peu le couple d’Azuricains qu’il avait rencontré. Ce devait être amusant, de naviguer sur les mers et de découvrir chaque jour un nouvel endroit.

Alside avait souvent songé à louer un bateau pour aller visiter les continents. Ou au moins les autres îles de l’Archipel du Cœur Brisé. Il aurait voulu partir en vacances un mois. Ou peut-être une semaine. Un jour ?

Puis il oubliait. Il n’avait ni le temps ni l’argent.

De toute façon, pourquoi partir ? Sédonia était son seul univers. Il avait vu le jour sur cette île, vécu toute sa vie sur cette île, et il mourrait certainement sur cette île. C’était sa place.

Il était heureux ainsi.

En tout cas, aussi heureux qu’il pouvait l’être.

Alside terminait de compter son argent gagné quand il entendit la clochette de la porte de sa boutique.

— Bonsoir, appela une voix d’homme.

— Je regrette, monsieur, dit Alside en quittant son guichet pour rejoindre l’inconnu. Ma boutique est maintenant fermée.

Puisqu’il faisait déjà nuit, il alluma un chandelier afin d’éclairer la pièce, et put ainsi voir l’homme qui venait d’entrer. Alside sut immédiatement qu’il ne s’agissait pas d’un habitant de Sédonia, car il ne l’avait jamais croisé.

L’étranger était très beau, avec un visage symétrique en parfaite santé, des yeux calmes sous des paupières lourdes et des sourcils fins, des cheveux noirs soigneusement plaqués en arrière. Son vêtement indiquait qu’il était riche : il portait un costume élégant, noir avec un manteau rouge long jusqu’aux chevilles, ainsi qu’un jabot autour du cou. Quand il sourit, il montra des dents blanches et régulières. Quand il parla, ce fut d’une voix enjouée dont le timbre avait quelque chose d’envoûtant.

— C’est une charmante petite boutique que vous avez là.

Alside ouvrit sa mâchoire si grand qu’elle aurait pu toucher le sol. Même s’il ne l’avait jamais rencontré, il savait qui était cet homme, car il avait vu des peintures de lui dans des dizaines de livres. C’était le capitaine Danté, un des commerçants les plus intelligents et puissants à sillonner les océans de Madéa.

Son parcours de 10 ans dans la marine était spectaculaire : promu capitaine très tôt, il ne perdit jamais une seule bataille grâce à ses dons incomparables de stratège. On lui proposa maintes fois d’être amiral, ou même de devenir le souverain d’une île, mais il préféra se consacrer aux affaires, domaine dans lequel il excellait. Danté s’était lancé dans plusieurs commerces allant du transport maritime à l’agriculture en passant par la vente d’armes, faisant fortune à chaque fois, avant de changer de domaine dès qu’il se lassait, pour finalement devenir explorateur de nouveaux mondes afin de satisfaire sa soif éternelle d’aventures. Il était ainsi non seulement un des hommes les plus riches au monde, mais aussi un des plus influents.

Et il se trouvait là, en ce moment même, dans la librairie d’Alside.

— Désolé de débarquer comme ça, dit le capitaine avec un sourire cordial. J’ai attendu l’heure de fermeture pour vous parler en privé, monsieur Alside. C’est bien votre nom ?

Au bout de quelques secondes, le libraire se décida à parler, mais il est difficile de former des phrases claires quand une légende vivante s’invite chez vous sans prévenir.

— O-o-oui, c’est b-b-bien, moi, Monsieur Dan… enfin, euh, mon capitaine… Qu’est-ce que je p-peux… Est-ce qu’il y a quelque chose que… je peux faire pour v-vous ?

Danté sourit.

— Allons dans votre cuisine. Nous serons plus à l’aise pour discuter.

C’eut été un autre homme, Alside aurait sûrement protesté contre un tel sans-gêne. Mais le capitaine avait tant d’assurance et de charisme qu’il ne lui vint même pas à l’idée de se plaindre. Le libraire alla jusqu’à lui préparer du thé tandis que Danté s’asseyait à la table. Alside était fier qu’un homme si célèbre fût chez lui, mais son invité l’impressionnait tant qu’il préférât rester debout devant la cheminée de sa cuisine à surveiller sa bouilloire.

— Pour répondre à votre question, expliqua Danté, je suis venu vous acheter un livre. Rien d’étonnant, me direz-vous. On n’entre pas dans une librairie pour prendre du pain. Mais l’ouvrage que je veux n’est pas dans vos rayons. Ce n’est même pas un livre à proprement parler. Ce sont les mémoires d’un des plus grands savants de l’Histoire de Madéa. Je les ai cherchés pendant des mois, et je pense qu’ils ont atterri chez vous.

L’eau commençait à bouillir. Faisant appel à tout son courage, Alside parvint à se retourner pour plonger ses yeux gris dans les yeux calmes du capitaine, qui brûlaient pourtant d’un feu mille fois plus fort que celui de la cheminée.

— Est-ce que vous auriez le journal de Baldéric ?

Alside le fixa un instant, laissant la question rebondir dans sa tête. Il voulut d’abord répondre par la négative, ignorant de quoi il parlait, puis un souvenir lui revint. Le libraire avait une excellente mémoire quand il s’agissait des livres qu’il vendait, et encore plus de ceux qu’il gardait chez lui. Il se rappela donc de quelque chose qui correspondait à la demande du capitaine.

— Le journal de… oui, je crois.

— Fantastique, s’exclama Danté avec un grand sourire. Pourrais-je le voir ?

— Il est au grenier. Je reviens tout de suite.

Il laissa le capitaine dans sa cuisine et courut à l’étage supérieur.

Son grenier était plein de vieux objets inutiles dont il n’osait pourtant pas se débarrasser. Il y avait des meubles hérités de sa famille, des tableaux, des vêtements, et bien sûr, des piles de vieux livres trop abîmés pour être vendus, ou même lus. Alside dût fouiller une véritable montagne de papiers poussiéreux.

Puis il trouva ce qu’il cherchait. Un amas de feuilles reliées ensemble par de la ficelle, sur lesquelles on avait écrit à la main des textes étranges. Le journal était vieux et fripé, néanmoins lisible.

Quand Alside revint dans la cuisine avec le précieux cahier, il vit la vapeur s’échapper de sa bouilloire. — L’eau doit être chaude, maintenant, remarqua-t-il en voulant aller vers la cheminée.

Danté l’arrêta d’un geste.

— Je m’en occupe, dit-il avec courtoisie.

Sans bouger de sa chaise, il agita sa main en direction de la bouilloire. Celle-ci se mit à voler. Elle lévita jusqu’à la table pour verser son eau dans les tasses qu’Alside avait sorties et munies de sachets, puis se posa au centre. Ensuite, la chaise du libraire recula toute seule comme pour l’inviter à s’asseoir.

C’était là le Talent de Danté : la télékinésie. Il pouvait contrôler les objets qui l’entouraient par la seule force de son esprit. Un don qui indiquait en général une personnalité dominante. L’admiration d’Alside pour le capitaine n’en fut que plus grande.  Quand il vint s’asseoir, Danté sembla ravi de découvrir le journal entre ses mains.

— Vous l’avez vraiment… murmura le capitaine avec bonheur.

Comme contaminé par cet enthousiasme, Alside fit glisser le vieux cahier vers son invité, qui le regarda sans bouger avec passion et, pendant un instant, on n’entendit rien d’autre que le feu crépiter. Puis, plongeant son regard dans celui d’Alside, le capitaine tapota lentement le tas de papier.

— Est-ce que vous savez qui a écrit ce journal ? Qui était Baldéric ?

— Je crois… répondit nerveusement Alside. Il a vécu environ cinq siècles avant nous. C’était un savant, un philosophe ?

— Mieux que ça. C’était un génie. Un être quasi-omniscient. D’après la légende, il vivait avec quelques disciples sur une île lointaine, où il a pu garder cachées toutes ses recherches et découvertes. On appelle cet endroit la Cité des Réponses.

Alside ressentit une étrange euphorie en entendant ces mots, car ce lieu faisait partie des légendes qui avaient bercé son enfance. Toutefois, il était à présent adulte, et sceptique.

— Pardonnez-moi, capitaine, mais n’est-ce pas qu’un mythe ? dit-il d’un air navré.

— Seulement parce que personne ne l’a encore découverte, contesta Danté avec un sourire. Mais moi, je me suis juré de la trouver. D’après la légende, cette Cité aurait des informations connues de Baldéric seul. Des réponses aux questions les plus essentielles : d’où venons-nous ? D’où vient Madéa ? Pourquoi vivons-nous ? Et une question que l’on se pose depuis cinq siècles, depuis l’époque de Baldéric lui-même… d’où viennent les Talents ?

Il émanait de lui une telle aura de passion que le libraire se sentit presque aveuglé.

— Et vous, Alside, vous détenez peut-être la clé de cette Cité des Réponses, murmura Danté. Ce journal pourrait bien changer le monde tel que nous le connaissons. D’ailleurs, j’aimerais savoir. Comment avez-vous eu ce cahier ? Alside dû fouiller loin dans sa mémoire pour répondre.

— C’est un héritage, se souvint-il. Mon grand-père était également libraire, et il se spécialisait dans les livres anciens, notamment les biographies. Quand j’ai repris sa boutique, j’ai hérité de ses plus précieux ouvrages, y compris de ce journal. Je l’ai conservé avec d’autres souvenirs familiaux.

— Et est-ce que vous l’avez lu ? questionna Danté en se penchant en avant. Alside haussa les épaules.

— J’ai essayé.

— Comment ça, « essayé » ?

— Voyez par vous-même.

Danté ne se fit pas prier : comme extasié, il ouvrit le journal. Cependant, quand il l’examina, son sourire disparut, et son expression de joie fut remplacée par l’incompréhension alors qu’il tournait les pages.

Le journal était écrit dans une langue étrangère. Plus précisément, dans une langue inventée. Plutôt que des lettres, il y avait des successions de dessins minuscules qui ne ressemblaient à rien de connu, mais qui étaient malgré tout tracés avec soin. Ces symboles semblaient former des phrases complètes, dont seul celui qui les avait écrites pouvait saisir le sens.

— Bien sûr… soupira Danté en continuant de feuilleter le journal. Baldéric a certainement inventé un langage codé rien que pour noter ses secrets les plus précieux.

En le voyant tourner les pages avec un air aussi abattu, Alside ressentit une forte envie de l’aider.

En y réfléchissant, il en était capable. Son Talent lui permettait de comprendre les langues étrangères, peut-être pouvait-il lire aussi les langages codés ? Il avait été incapable de comprendre le dialecte secret de Baldéric dans sa jeunesse, mais peut-être qu’aujourd’hui, ayant un peu plus développé son Talent, il serait capable de déchiffrer ce précieux manuscrit.

— Capitaine, dit-il timidement. Si vous êtes d’accord, je pourrais…

Il ne termina pas sa phrase, car Danté tapa de la paume sur la table, si fort qu’Alside sautât en l’air. À la seconde où le capitaine avait posé les yeux sur la dernière page du journal, son visage s’était éclairci.

— Voilà, c’est ça ! s’exclama-t-il. C’est exactement ce que je voulais !

Il montra à un Alside complètement ahuri la page qui le rendait si joyeux. C’était une carte. Les continents étaient visibles, ainsi que les centaines d’îles de l’Archipel. On distinguait aussi trois croix tracées à l’encre rouge, indiquant sans doute des emplacements importants.

— Vous croyez que c’est une… carte au trésor ? murmura le libraire, ébahi.

— En quelque sorte. Baldéric a sûrement coché les endroits où ses secrets ont été cachés. Une de ces croix indique peut-être la Cité des Réponses !

Son enthousiasme fut de courte durée. Il fronça ses sourcils fins, l’air soucieux.

— Si seulement je pouvais comprendre ce qu’il a écrit. Je saurais alors quel chemin suivre… Alside saisit l’occasion pour reprendre là où il s’était arrêté.

— Justement, capitaine. Si vous me rendiez ce journal, je pourrais peut-être…

— Oh oui, excusez-moi ! coupa aussitôt Danté en lui passant le précieux manuscrit. C’était déjà impoli de m’inviter chez vous en pleine nuit, je ne vais pas en plus vous voler vos affaires. Après tout, ce journal vous appartient.

— Euh… Oui, mais je voulais vous dire que je…

— Vous seriez prêt à me le donner ? l’arrêta le capitaine tout sourire. Alside, vous êtes une oasis dans un désert ! Cependant, je refuse d’abuser de votre générosité. Je vous l’achète. Quel est votre prix ?

— L’acheter ? s’étonna Alside, de plus en plus dérouté par ces interruptions. Mais non, je veux seulement…

— Si, j’insiste ! Ce cahier peut sembler inutile, vu qu’on n’en comprend pas un mot. Mais l’important, c’est que j’aie une carte lancer l’expédition. Et au pire, je trouverai un traducteur.

— C’est justement ce que je voulais vous…

— D’ailleurs, je suis déjà paré pour le voyage. Je me suis procuré un nouveau bateau récemment, et j’ai rassemblé un équipage efficace, quoiqu’un peu excentrique. Ma navigatrice n’attend plus que mes indications. Et ce voyage sera possible grâce à vous, mon cher ami ! Si je trouve la Cité des Réponses, je n’oublierai pas de partager ma célébrité avec vous.

— Je vous remercie, capitaine, mais…

— Je sais, vous voulez savoir combien vaut ce vieux parchemin ? Eh bien, rien que pour avoir été écrit par un personnage aussi illustre, il doit valoir cinquante mille pièces d’or. Mais en ce moment, je suis d’humeur généreuse. Je vous en propose donc cent mille, avec mes remerciements.

Alside oublia complètement ce qu’il essayait de dire, car sa cervelle venait d’éclater en un feu d’artifice. Cent mille pièces d’or pour ce journal ? C’était plus que sa boutique ne pourrait lui rapporter en dix ans !

— Vous ne dites rien ? fit Danté, malicieux. Ah, je comprends : cent mille, ça fait un peu radin. Que diriez-vous de cent cinquante mille ? Deux cents ? Dites-moi un chiffre, allez !

On devinait, à son air confiant, que plusieurs milliers de pièces d’or n’étaient pour lui que des noyaux de cerise, et à son air joueur que le journal valait beaucoup plus. Si Alside avait eu un penchant pour le marchandage, il aurait facilement pu gagner un million. Mais le libraire était trop modeste pour oser demander plus, ni même accepter l’offre déjà faramineuse de cent mille. Il resta donc sans voix, le précieux manuscrit dans ses mains tremblantes. Réalisant qu’il allait un peu vite en besogne, le capitaine se leva de sa chaise pour lui donner une tape amicale dans le dos.

— Excusez-moi, Alside, je me suis emporté, fit-il. Vous devez être trop fatigué pour en décider maintenant. Je crois que je ferais mieux de vous laisser.

Ces mots rendirent sa voix au libraire.

— Euh, non, attendez, vous n’êtes pas obligé de partir ! C’est que, je… Tout se passe tellement vite. Je vous avoue que je suis un peu perdu… — C’est bien ce que je dis : vous avez besoin de réfléchir. Ne vous en faites pas, la nuit est encore longue.

Danté se dirigea vers la sortie de la librairie, suivi de près par Alside, qui regrettait de n’avoir même pas entamé son thé avec cet homme.

— Une fois que vous aurez pris votre décision, vous pourrez me retrouver demain au port, dit Danté. Vous trouverez facilement mon bateau. Il s’appelle Le Survivant. Si vous ne venez pas, j’en conclurai que vous préférez garder cet héritage de votre grand-père. Je comprendrais parfaitement. Et n’oubliez pas : si vous me vendez ce journal, non seulement vous deviendrez riche, mais vous m’aurez aidé à trouver un lieu légendaire, dont la découverte pourrait changer le monde. Faites votre choix Alside. Je vous souhaite une bonne nuit, et je l’espère, à demain.

Malgré l’intérêt qu’il portait au manuscrit, Danté semblait certain qu’Alside le rejoindrait le lendemain, incapable de résister à son offre généreuse. Le capitaine avait décidément tant de culot que c’en était presque admirable.

Sur ce, il serra la main du libraire et le laissa seul, immobile sur le pas de sa porte avec le journal sous le bras. Alside attendit que Danté disparaisse dans la nuit pour fermer.

Alors qu’il retournait s’assoir sur une chaise près du feu, le libraire but machinalement les deux tasses de thé tandis qu’il rassemblait ses pensées. Il fixait le journal posé sur la table pour s’assurer qu’il n’avait pas rêvé. Quand il eut récupéré de cette visite incroyable, il commença à réfléchir.

Sa première pensée fut d’aller au port le lendemain dès l’aube, de donner le cahier au capitaine, et d’empocher ses pièces d’or. Au-delà de l’argent, il voulait l’approbation de Danté. Il l’avait vu pendant moins d’un quart d’heure, et pourtant Alside mourrait d’envie de devenir l’ami de ce célèbre aventurier, ou au moins de l’aider dans sa quête.

Voulant évaluer toutes les possibilités, il chercha une raison valide de garder le journal. Objectivement, il n’en avait aucune, à part peut-être conserver le souvenir d’un parent, et découvrir par lui-même les secrets de Baldéric. Ce manuscrit serait certainement une lecture très intéressante…

Mais après réflexion, Alside conclut qu’il valait mieux le laisser entre les mains de Danté, qui avait les moyens et le courage nécessaires pour partir chercher les trésors indiqués sur la carte, et sûrement aussi l’intelligence pour les utiliser.

Enfin, Alside se posa une dernière question. Une fois qu’il aurait donné le journal au capitaine, qu’allait-il faire de tout son argent ? Que feraitil de plusieurs milliers de pièces d’or ?

Cette question innocente retourna son cerveau comme une crêpe.

Pendant les heures qui suivirent, il resta dans la semi-obscurité de la cuisine, les yeux fermés, les coudes sur la table et les mains plaquées sur le front. Plusieurs pensées se succédaient dans sa tête. Les possibilités que pouvaient offrir sa fortune, puis les rêves perdus, les souvenirs, les regrets… Sa rencontre avec Danté le poussait à contempler sa vie et à prendre une décision qui pourrait la changer à jamais. Son esprit était en ébullition.

Oro commençait à éclairer Sédonia, et Alside était toujours assis dans sa cuisine, devant sa cheminée éteinte depuis longtemps. Il n’avait pas dormi de la nuit. Pourtant il débordait d’énergie, et se sentait comme un homme nouveau.

Il avait pris sa décision. Une décision qu’il était le premier à trouver absurde, voire dangereuse, et qui aurait sûrement des conséquences désastreuses. Mais il l’avait prise.

Je veux trouver cette Cité.

Alside attrapa le journal, quitta sa librairie, et partit pour le port.

extrait de La Cité des Réponses – Marien Marcheschi

Texte intégral disponible en téléchargement :
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